|
Le futur coadjuteur du vicaire apostolique des Deux-Guinées, de 1849 à 1863, et vicaire apostolique de la Sénégambie, de 1863 à sa mort le 11 octobre 1872, naquit à Fessenheim (Bas-Rhin) le 17 avril 1820, d'une famille de modestes cultivateurs. Après d'excellentes études classiques au Petit Séminaire de Saint-Louis, il entre au Grand Séminaire de Strasbourg. C'est là qu'en 1841 il rencontre pour la première fois M. Libermann [1], Juif converti qui projette de fonder avec deux séminaristes de Bourbon et de Saint-Domingue, MM. Le Vavasseur [2] et Tisserant [3], une société pour venir au secours des esclaves noirs.
M. Kobes est ordonné prêtre le 21 décembre 1844 par Monseigneur Raess. Il reste deux ans dans son diocèse avant de pouvoir entrer, en juillet 1846, au noviciat de la Neuville-lès-Amiens, dans l'Institut du Saint-Cœur-de-Marie, que dirige M. Libermann.
Après sa profession religieuse, l'année suivante, il se voit chargé d'un cours de théologie et de l'économat dans cette maison, où l'on observe la plus stricte pauvreté. La mort prématurée, en novembre 1847, de Monseigneur Truffet [4], premier Vicaire Apostolique des Deux-Guinées, oblige M. Libermann à se séparer de son jeune disciple, dont il apprécie pourtant la valeur. Il le fait accepter par Rome comme coadjuteur de Monseigneur Bessieux [5]. Sacré le 30 novembre 1848 à Strasbourg par Monseigneur Raess, celui-là même qui l'avait ordonné, Monseigneur Kobes devient, à 28 ans, le plus jeune évêque de la chrétienté. Monseigneur Bessieux, le plus ancien missionnaire du P. Libermann, avait été désigné par le fondateur du Saint-Cœur-de-Marie lui-même pour succéder à Mgr. Truffet et Mgr. Kobes, "par son intelligence droite et sage," lui serait assurément d'un grand secours.
L'embarquement des deux prélats a lieu à Toulon le 12 février 1849. Ils sont accompagnés sur l'"Achéron" de six ecclésiastiques, trois frères convers et cinq religieuses de l'Immaculée Conception de Castres [6]. Un mois après ils sont à Dakar.
L'étendue de la juridiction confiée par la S. Congrégation de la Propagande est énorme: elle va du sud de la Mauritanie jusqu'à la rivière Counène, en exceptant toutefois la préfecture du Sénégal avec Saint-Louis et Gorée et le diocèse de St. Paul de Loanda au royaume d'Angola. Mgr. Bessieux prendra la partie méridionale du vicariat. Il s'installe à Libreville, au plateau Sainte Marie, où il travaille déjà depuis 1844, laissant à son coadjuteur la Guinée septentrionale. Leur projet apostolique est ambitieux : couvrir progressivement le littoral de communautés placées de dix lieues en dix lieues, comme autant de portes ouvertes sur l'intérieur encore inabordable du continent africain.
Au sud, Monseigneur Bessieux, en s'installant au Cap Estérias, pense déjà à l'île du Prince pour son grand séminaire, à Ouidah et au Dahomey, à Abra, Krindjabo, Elmina… Les appels viennent de partout et très souvent des maisons de commerce. Au nord Mgr. Kobes n'est pas moins actif. Au moment où il arrive, deux communautés nouvelles viennent d'être fondées, Sainte Marie de Gambie et Ndiangol, qui s'ajoutent aux deux anciennes, Dakar et Joal. En moins d'un an il en fonde trois autres sur la même côte : Mbour, Saint-Joseph de Ngazobil et Albréda. Tout s'annonce bien et les populations sont désireuses de s'instruire. En juillet 1850 le coadjuteur entreprend un voyage au Gabon et pousse même jusqu'à Saint-Paul de Loanda. Son intention est de fonder la mission de Grand-Bassam et de prendre contact avec les points de la côte susceptibles de recevoir des missionnaires. Infatigable, deux ans plus tard il partira visiter Bakel en pays Galam, à deux cents lieues de la mer sur le fleuve Sénégal. Là se trouve une station avancée, due à l'intrépidité du Père Arlabosse [7], mort en 1851. M. Libermann fait tout ce qu'il peut pour satisfaire les demandes de ses chefs de missions et une vingtaine de missionnaires, Pères et Frères, arrivent à la rescousse.
Bien vite il faudra déchanter ! Le climat est meurtrier pour les missionnaires inexpérimentés, qui ont tout à faire et tout à apprendre. Aux périls des fièvres s'ajoutent les périls venant des hommes. Le pays est livré à l'Islam et à ses conquêtes. Le Cayor, le Sine, le Baol sont la proie de rivalités, d'incursions incessantes, qui réduisent les gens à la famine. Ndiangol et Mbour sont détruits et pillés. La mission de Joal est menacée par les "tiédos" d'un roi du Sine, qui s'était pourtant montré favorable. En moins d'un an encore cinq missionnaires succombent. Plusieurs autres, épuisés, sont contraints de rentrer en métropole. Devant les hécatombes, M. Schwindenhammer [8], qui en 1852 a succédé à M. Libermann trop tôt enlevé aux siens à l'âge de 50 ans, hésite à envoyer de nouveaux missionnaires: d'autres œuvres--celles en particulier des diocèses coloniaux--le sollicitent. Ainsi échoue ce premier projet d'expansion, faute de prêtres.
Dans l'impossibilité de trouver un personnel suffisant pour les postes établis, Monseigneur Kobes revient à la méthode plus centralisatrice qu'avait déjà préconisée M. Libermann, fort de l'expérience de la Mère Javouhey, mais que Monseigneur Truffet avait commencé à appliquer trop rudement. Le coadjuteur de Monseigneur Bessieux va alors concentrer ses efforts sur l'organisation de grosses communautés possédant les œuvres les plus capables d'exercer une influence civilisatrice sur les peuples environnants. Dans le même temps il va agir auprès de ses supérieurs à Paris et à Rome pour obtenir la création de nouvelles juridictions moins étendues, aux pouvoirs plus nettement établis. Ses rapports à la Sacrée Congrégation de la Propagande montrent la nécessité de nouvelles divisions administratives plus conformes à la réalité. C'est ainsi qu'il parviendra en 1854 à rattacher à son territoire la préfecture du Sénégal, pour une meilleure coordination apostolique. En 1863 le vicariat de Sénégambie, indépendant de celui de Mgr Bessieux, sera créé. Si ses appels à d'autres instituts religieux pour la prise en charge de pays de mission ne sont pas immédiatement entendus, Monseigneur Kobes a du moins en 1858 la satisfaction d'accueillir et de guider les premiers Pères des Missions Africaines de Lyon, qui prennent en charge la Sierra Leone [9].
Le travail accompli par Mgr Kobes à l'intérieur doit sans cesse être remis dans le contexte historique du moment pour être apprécié à sa juste valeur. Il ne commencera à porter ses modestes fruits qu'à partir des années 1860-1865, après que le général Faidherbe aura pacifié un pays livré aux razzias incessantes de chefs ambitieux et donné à la France une bande de terre allant de Dakar à Joal (1859).
Fondée dès janvier 1850, la mission de Ngazobil devra être évacuée en octobre 1851, ce qui obligera Monseigneur Kobes à transférer à Dakar l'œuvre des enfants qu'il avait heureusement commencée. La première construction en pierres de la future capitale de l'A.O.F. est l'œuvre du Père Warlop, ancien ingénieur belge, ordonné par Mgr Kobes à Dakar. Le voisinage de Gorée, où est établie la station navale, et le développement de la mission catholique vont faire peu à peu de cet ancien village lébou la première cité du Sénégal. A proximité de la maison des Pères, l'évêque fait bâtir écoles et ateliers. Pour ses écoles primaires, il n'hésite pas à faire venir des Frères de l'Instruction Chrétienne de Monsieur de La Mennais, demandant même à ce dernier de former dans son noviciat de Ploërmel des Frères noirs. Les religieuses se chargeront de l'enseignement et de l'éducation des filles. Un petit séminaire est destiné aux enfants mieux doués et de vertu reconnue. Ils y reçoivent un enseignement plus poussé, en français, en latin et dans les autres disciplines. Le petit séminaire, transféré à Saint-Joseph, deviendra l'amorce à Dakar d'une école secondaire.
La grande préoccupation de Monseigneur Kobes restera la formation d'un clergé indigène, indispensable pour assurer les lendemains de la mission [10]. Il rêve d'avoir près de sa maison épiscopale un grand séminaire, où lui-même veillerait sur la formation de ses futurs prêtres. Sa joie sera profonde lorsqu'il pourra ordonner, le 31 juillet 1864, le premier prêtre africain formé en Afrique, l'abbé Guillaume Jouga, dont la valeur devait être un heureux présage. Cette même joie se renouvellera quatre fois encore [11]. Un autre grand moment dans la vie si bouleversée du Vicaire Apostolique fut la fondation d'une congrégation religieuse indigène, les "Filles du Saint-Cœur de Marie." En 1860 deux jeunes filles venues de Gorée faisaient leur profession religieuse ; à la mort du prélat elles étaient vingt-huit Sœurs professes. Dakar fut leur premier champ d'apostolat, avec la charge d'un orphelinat et l'enseignement du catéchisme dans les villages.
"Evangélisation et développement": ce programme très moderne a déjà été pensé et vécu par Mgr Kobes bien avant sa formulation actuelle. La création des ateliers, si rudimentaires qu'ils fussent à cette époque, n'avait d'autre but que de donner, avec un métier, le goût du travail à une jeunesse jusqu'ici livrée à elle-même et vivant dans l'oisiveté. La libération des esclaves était loin d'avoir résolu tous les problèmes. Auprès des Frères spiritains les enfants apprennent les rudiments de la menuiserie, de la forge, de la cordonnerie, du jardinage. Très tôt une imprimerie fonctionne, qui pourra faire sortir les premiers ouvrages, catéchismes, dictionnaires, etc., dans la langue vernaculaire.
Ce n'est pas le moindre des mérites de Monseigneur Kobes d'avoir dès son arrivée, comme son prédécesseur, inculqué l'étude des langues à ses missionnaires. Les manuscrits que gardent les archives témoignent de ces travaux anciens sur le wolof, le serer, le saracolé. Monseigneur prêche l'exemple. Malgré ses déplacements, ses soucis multiples, il trouve encore le temps de travailler le wolof, la plus répandue des langues en Sénégambie. Son œuvre linguistique aboutit à la publication, dès 1865, des "Principes de la langue wolof, par un missionnaire". L'année suivante, Monseigneur publie son "Dictionnaire français-wolof et wolof-français". Dans la suite, il rassemble les notes de ses devanciers et met tous ses soins à étudier les règles de cet idiome. La "Grammaire de la langue wolof" sera publiée sur l'imprimerie de la mission St-Joseph de Ngazobil en 1869. Le mérite de son auteur est d'avoir conçu une transcription phonétique accessible à tous [12].
Toutes ces entreprises, que nous ne pouvons qu'esquisser ici, le chef du vicariat s'efforce de les multiplier à Bathurst, St-Louis, Ngazobil, Gorée, Joal. Fondée en janvier 1849 sur une île, à l'embouchure de la rivière Gambie, la mission Sainte-Marie donne dès le départ les plus grands espoirs. On ne compte pas les voyages de Monseigneur, au risque même de plusieurs noyades, pour se rendre à Bathurst. Il aime sa population, bigarrée et vivante. La cohabitation dans la colonie anglaise d'Eglises protestantes et de l'Eglise catholique stimule l'ardeur des néophytes. Le dévouement et les services rendus à la population par les Sœurs de Castres incitent le gouvernement de Sa Majesté à confier l'hôpital civil aux religieuses. Malade, miné par les fièvres et les mille tracas de l'administration, le pauvre évêque échangerait volontiers son vaste territoire pour celui de Bathurst, où son esprit apostolique pourrait librement s'exercer.
La paix momentanément revenue en 1862 dans le Sine et le Cayor, Mgr Kobes alors en France décide de mettre en valeur les terres de Ngazobil, dont jadis le Père Bessieux, se rendant à Joal, avait remarqué la qualité et la variété étonnante des arbres, à proximité de la petite rivière Fasna, non loin de la mer. Le prélat connaît la pénurie de coton dont souffre la métropole, par suite de la "guerre de Sécession" américaine. Pour remédier à la disette du marché extérieur, il conçoit le projet de vastes plantations, qui auraient en outre l'avantage de donner du travail à une population désœuvrée. Avec l'appui du gouvernement, les encouragements de Faidherbe et l'aide financière d'un riche industriel d'Alsace, M. Herzog, Monseigneur Kobes met son projet à exécution. II vient d'obtenir, par décret impérial du 12 mai 1863, plus de mille hectares de terres [13]. Rentré à Dakar, il installe à Ngazobil enfants et ateliers. Sous la direction des Frères, un vaste bâtiment de 52 mètres de long et neuf de large est construit avec les pierres ramassées sur le rivage. La chaux est obtenue avec les coquillages écrasés. Cent, puis deux cents hectares sont débroussaillés, déblayés, ensemencés. Les cultures traditionnelles n'ont pas été oubliées: mil, arachide, riz, etc., pas plus que les arbres fruitiers. Une main-d'œuvre inespérée arrive pour seconder le personnel de la mission. Fuyant les exactions du célèbre Mada, qui a envahi en 1863 le Saloum et saccage tout pour établir le culte du Prophète, hommes, femmes et enfants arrivent à Saint-Joseph, à moitié morts de fatigue et de faim. Ils y sont accueillis, soignés, logés. Les Filles de Marie trouvent là leur deuxième champ d'apostolat. Les premières récoltes s'annoncent merveilleuses. Hélas! On n'avait pas compté sur les fameuses sauterelles voyageuses. Trois, quatre fois elles s'abattent en nuages épais sur les plantations, qu'elles dévorent. Trois, quatre fois on recommence, mais toujours, en 1864, 1866, 1867, les terribles criquets dévastent tout.
A cela s'ajoutent pour l'infortuné évêque et ses chrétiens d'autres malheurs : incendies, épidémies (choléra, fièvre jaune, épizootie), qui, à plusieurs reprises, réduisent hommes et bêtes à néant. S'il est vrai qu'à l'épreuve se mesure la valeur d'un homme, on ose à peine imaginer l'énergie, le courage qu'il faut à Monseigneur Kobes pour ne pas s'effondrer et pour soutenir le moral de sa jeune église. Sans doute, diront les spécialistes en écologie, les plantations de coton étaient-elles vouées à l'échec; du moins auront-elles permis de créer plusieurs villages: la Pointe de Sarène, Mbodiène, Saint-Michel de la Fasna, etc., autour de St-Joseph de Ngazobil, où il fut possible de vivre dans le travail et la dignité.
Le gouvernement impérial sut reconnaître la valeur de ce grand évêque. Le Sénat, dans sa séance de novembre 1863, devait féliciter publiquement Monseigneur Kobes pour l'œuvre de St-Joseph de Ngazobil et Napoléon III, sur la demande du Général-gouverneur Faidherbe, lui décernait la croix de la Légion d'Honneur.
Entre le gouverneur et l'évêque les relations furent généralement cordiales, parfois tendues. Si leurs vues ne concordaient pas toujours, les deux hommes se retrouvaient dans un égal amour, sincère, désintéressé, compréhensif, à l'égard des peuples de la Sénégambie.
Les dernières années de Mgr Kobes furent attristées par la mort des siens. Il avait vu partir les plus valeureux de ses missionnaires dans la force de l'âge. Les derniers n'avaient que trente et trente-trois ans. Lui-même était usé par les fièvres et de continuelles migraines. Parti à Rome en 1869 pour l'ouverture du premier Concile du Vatican, il fut rappelé en Afrique pour les besoins de la Mission: le choléra venait de faire de nouvelles victimes parmi les Filles de Marie et le Cayor était de nouveau en révolution par suite de la guerre-sainte déclenchée par Amadou Sekhou.
Monseigneur Kobes, complètement épuisé et miné par la fièvre, meurt le 11 octobre 1872. Il n'a que 52 ans. Sa disparition fut un événement profondément ressenti par toute la communauté sénégalaise: chrétiens, musulmans, croyants et non-croyants. La suprême consolation de ce grand évêque aura été, nous aimons le penser, ce jeune clergé et ces religieuses indigènes qui assureraient un jour l'avenir de la chrétienté dans cette terre d'Afrique où il avait été envoyé [14].
Bernard Noel, c.s.s.p.
Cet article, réimprîmé ici avec permission, est tiré d'Hommes et Destins: Dictionnaire biographique d'Outre-Mer, tome 2, volume 2, publié en 1977 par l'Académie des Sciences d'Outre-Mer (15, rue la Pérouse, 75116 Paris, France). Tous droits réservés.